En Suisse, le cancer du sein1 est le cancer le plus fréquent et le plus mortel chez les femmes, touchant chaque année plus de 6 500 femmes et causant environ 1 400 décès. Les progrès réalisés dans le traitement et la détection précoce grâce au dépistage du cancer du sein (DCS) ont contribué à la baisse de la mortalité au cours des dernières décennies.
La Suisse présente un contexte unique, car elle est l’un des rares pays européens à ne pas disposer d’un programme national de dépistage, les programmes cantonaux étant mis en œuvre de manière hétérogène. Le programme genevois, lancé en 1999, vise à offrir un accès au dépistage du cancer du sein aux femmes du canton de 50 ans et plus, en mettant l’accent sur la réduction des obstacles financiers et l’amélioration de la sensibilisation du public à la prévention du cancer.
Analyse spatio-temporelle et apprentissage automatique
Réalisée grâce à des méthodes avancées d’analyse spatio-temporelle et d’apprentissage automatique (« machine learning »), cette étude, conduite au Service de médecine de premier recours des HUG, va au-delà des analyses classiques en identifiant simultanément où se situent les disparités de participation au programme de dépistage organisé, comment elles évoluent dans le temps entre 2003 et 2020, et quels facteurs territoriaux y sont le plus fortement associés. Ses enseignements majeurs sont présentés ci-dessous.
Participation plus élevée dans les zones socio économiquement défavorisées
L’étude révèle que les femmes résidant dans les quartiers les plus défavorisés présentent les taux de participation au programme cantonal de dépistage du cancer du sein les plus élevés. Cet écart entre zones plus et moins favorisées, déjà constaté en 2003, n’a cessé d’augmenter au fil du temps. Ce résultat suggère que le programme genevois atteint efficacement son objectif de réduction des inégalités en matière de santé et d’accès au dépistage.
Le taux de participation genevois global n'a cessé d'augmenter au cours de la période étudiée, passant de 22.8% (période 2003-2004) à 41.5% (période 2019-2020). Ce taux restait toutefois inférieur à la moyenne nationale suisse de 47%2 et au taux français de 47.7%3 (2021-2022), soulignant le potentiel d'amélioration encore existant.
L’étude ne présente néanmoins pas de données sur le dépistage dit opportuniste, c’est-à-dire la participation à la mammographie en dehors du programme de dépistage organisé. Les auteurs formulent l’hypothèse que les femmes résidant dans les zones plus aisées recourent davantage au dépistage en privé, ce qui n'est pas relevé dans les données présentées dans cette étude. Des études complémentaires devraient être menées pour mieux comprendre le taux de couverture global par quartier, afin de cibler avec plus de précision les zones prioritaires où la sensibilisation devrait être renforcée.
Densité de centres de dépistage ne rime pas avec forte participation
Autre résultat surprenant : les quartiers et communes bénéficiant d’une forte densité de centres de dépistage sont paradoxalement ceux où la participation au programme organisé est la plus faible. Ce « paradoxe urbain », précédemment décrit dans la littérature scientifique, suggère que l’accès simplifié aux centres ne suffit pas à expliquer les différences de participation. D’autres facteurs, comme les habitudes de recours au secteur privé ou la perception du dépistage organisé, jouent un rôle déterminant.
Le lieu de résidence, un marqueur fort de la participation
L'analyse révèle que le lieu de résidence est le facteur le plus associé au taux de participation, davantage que le niveau socio-économique ou la proximité d'un centre de dépistage. Ce résultat suggère que des dynamiques locales, culturelles, sociales ou liées aux habitudes de recours aux soins, s’organisent territorialement et jouent un rôle important dans la décision de participer au dépistage organisé.
Une cartographie fine pour mieux cibler les actions de santé publique
Surtout, l’analyse identifie 13 profils spatio-temporels distincts qui s’organisent autour de deux familles : les « hot spots », caractérisés par une participation soutenue (jusqu’à 49.2% en 2019-2020) et les « cold spots », marqués par une participation faible (s’abaissant à 27.8% sur la même période). Ces deux familles se déclinent en plusieurs catégories selon l’évolution de la participation au cours du temps : en amélioration, en stagnation ou en diminution.
Les résultats montrent notamment que les cold spots persistants sont concentrés dans le centre-ville de Genève et dans les secteurs les plus aisés qui présentent pourtant la plus forte densité de centres de dépistage. A l’inverse, les zones rurales, périurbaines ou suburbaines moins avantagées sur le plan socio-économique affichent des niveaux plus élevés et parfois croissants de participation.
Des implications fortes pour la réduction des inégalités
Cette étude démontre qu’une compréhension fine des dynamiques géographiques et temporelles est possible et utile pour évaluer la participation au dépistage du cancer du sein. Elle suggère des stratégies d’intervention localisées, fondées sur des données granulaires, afin d’améliorer durablement l’égalité d’accès aux soins. L’ensemble de ces résultats offre un outil précieux pour des interventions de santé publique plus ciblées et mieux adaptées aux réalités locales, afin de renforcer l’équité d’accès au dépistage.
- Source : Ligue suisse contre le cancer
- Source : Bulliard J-L, Braendle K, Zwahlen M. Programmes de dépistage du cancer du sein en Suisse, 2010-2018.; 2021.
- Source : cancer.fr - Consulté le 28 avril 2024.